
Lao zi ou Tchouang zi étaient-ils des chamans ?
Lao zi ou Tchouang zi étaient-ils des chamans ? Pour répondre à cela, il faudrait pouvoir définir l’identité des chamans. Savoir qui sont ces hommes et ces femmes. Des magiciens aux pouvoirs extraordinaires, humains ou surnaturels ? Des êtres bienfaisants ou malfaisants, capables de créer ou de détruire selon leurs envies, selon qui les sollicitent ? Des sorciers et des sorcières, des druides, des messagers, des mystiques ayant accès aux Mystères, les gardiens d’une mémoire archaïque ? Des guérisseurs, des sages, des maîtres, des guides ? Et où vivent-ils ? En Sibérie, dans la jungle amazonienne, la pampa mexicaine, les campagnes indonésiennes, la forêt de Brocéliande, un studio new-yorkais ou un loft parisien ?Et comment les reconnaît-on ? Ils peuvent parler avec les animaux, ils savent voler, entrent en transe, connaissent l’extase. Ils dialoguent, combattent, créent des alliances avec les esprits, communiquent avec les ancêtres, ils utilisent les forces primordiales, dirigent les éléments, l’eau, le feu, ils maîtrisent des techniques alchimiques de transmutation des énergies, pénètrent le monde des rêves, créent des ponts vers d’autres réalités. Du visible à l’invisible, ils sont visionnaires, médiums, dressés entre Terre et Ciel. Désignés par les dieux, initiés, ils ont traversé plusieurs fois un processus de mort et de renaissance symboliques. Hommes et femmes de pouvoir, garants de l’ordre du monde, ils jouent de la musique, chantent, dansent, absorbent des drogues et accèdent à des états modifiés de conscience. Guidés et guides, ils sont investis par les forces primordiales, l’esprit des Anciens, des dieux, ils sont arbre, montagne, aigle, ou tigre. Ils sont solitaires, rassemblés, marginalisés, sollicités, ou fuis. Et pourquoi sont-ils là ? Pour guider nos âmes, les guérir, les apaiser ? Tenir un rôle de médiateur, réguler la relation entre la Terre et le Ciel, équilibrer les “forces obscures et les forces de lumière” ? Etre un agent de cohésion de la société, un rappel aux mystères de la Création, là pour enseigner l’humanité ? Qui sont les chamans d’hier — les Taoïstes en étaient-ils ?— et qui sont les chamans d’aujourd’hui ?Il serait difficile de répondre à toutes ces interrogations —justifiées d’ailleurs— sans glisser dans un discours universitaire qui n’est pas le sujet de ce dossier. De très bons ouvrages existent à cet usage. Disons seulement que chaman est un mot dérivé de la langue Toungouse —peuple de Sibérie— et employé pour la première fois par un ethnologue occidental pour désigner un homme en transe qui tape sur un tambour au cœur de la Sibérie. De là, tout ce qui ressemble de près ou de loin à cet homme au tambour deviendra un chaman, souvent au mépris de ceux que ce terme est censé désigner. Ca, c’est une première réalité. Il n’en demeure pas moins qu’aujourd’hui chamanisme, voire néo-chamanisme, sont devenus des mots communs. A cela, nous préférerons les noms d’hommes et de femmes de Connaissance qu’utilisait déjà Carlos Castaneda. Car c’est bien de cela dont il s’agit ici. On reconnaît ces hommes et ces femmes de connaissance à l’étincelle de vérité qui brille dans leurs yeux, à leur façon de vous découvrir tel que vous êtes, à leur niveau de vibration, à leur simplicité, leur sourire, et cette espèce d’humour décalé à l’égard de la vie, ce qu’on pourrait appelé le génie de l’absurde. Bien sûr, certains auront le pouvoir sans la sagesse et l’amour, d’autres la sagesse et l’amour sans le pouvoir. Ils représentent finalement le retour à des forces archaïques. Leur qualité entre en résonance avec notre cerveau reptilien, survivance de notre passé primordial. A ce titre, ils peuvent susciter la fascination ou la peur panique. Pourtant leur connaissance n’est ni exclusive, ni inaccessible puisque beaucoup d’entre eux se rendent disponibles et se montrent prêts à nous guider. Quant à savoir si Lao zi ou Tchouang zi étaient des chamans, qui pourrait douter qu’ils aient été des hommes de Connaissance ? Quant à imaginer que la pensée chinoise, le yi jing ou le taoïsme soient d’inspiration chamanique, comment considérer le lien intime qui unissait les anciens maîtres de qi gong à la nature, les anciens maîtres de xing yi quan aux animaux ? Quel regard porter sur le développement de toutes ces techniques de souffle alchimique ? Comment ne pas voir dans ces hommes et ces femmes de Connaissance des êtres profondément incarnés, globalement reliés au monde et à leurs semblables dans la pulsation vibrante de leur âme, l’esprit animé par le rythme de l’univers ? Tout le reste n’est peut-être qu’affaire d’entente sur les codes et le langage à employer.