La performance de l’inutile

Après avoir longuement pratiqué les arts martiaux et tout en continuant aujourd’hui la transmission de ces arts, nous nous sommes rendus compte que les voies martiales pouvaient nous maintenir, à notre insu — et d’une manière douce — dans une relation au monde fortement imprégnée d’hostilité.
Après avoir longuement pratiqué les arts martiaux et tout en continuant aujourd’hui la transmission de ces arts, nous nous sommes rendus compte que les voies martiales pouvaient nous maintenir, à notre insu — et d’une manière douce — dans une relation au monde fortement imprégnée d’hostilité. Ici ou là, nous avons vu que la nécessité de lutte et de combat corporels justifiait parfois le sens initiatique de ces voies tout en maintenant ses pratiquants dans une relation au monde conquérante. Or cette vision du monde dans les pratiques martiales, nous semble-t-il, entretient le leurre du combat ! En effet, suffit-il à notre époque de nous affronter dans des joutes de corps à corps pour avoir l’illusion de se battre et de se sentir engagé dans des actions faisant appel à notre sens du juste — de la justice — ? Nous pensons qu’aujourd’hui l’idée initiatique contenue dans la martialité serait plutôt celle d’un engagement de vie personnel ou bien encore dirigé vers de grandes causes, qu’elles soient d’ordre social ou spirituel. Je peux en effet me jeter à corps perdu dans des assauts intenses pieds-poings ou de lutte, me livrer à de multiples échanges de poussées de mains, dans mon école, en salle, sans jamais prendre le risque d’un véritable engagement : l’afficher et en assumer les conséquences. Nous pourrions ainsi détourner l’adage suivant : « Pour vivre heureux, vivons cachés » en : « Pour vivre heureux, luttons cachés ».
Alors, êtes-vous pour ou contre les OGM ? Etes-vous pour ou contre la destruction des ressources primordiales ? Pour ou contre une femme Présidente de la République Française ? Pour ou contre le droit à la désobéissance civique ? Etc. Quelle que soit l’opinion qui nous anime sur ces sujets, ce qui nous semble important est de nous interroger : « Me suis-je engagé sur ces propos ? Et jusqu’à quel point ? », au risque d’être critiqué, puis de douter, ou bien encore, de froisser des amitiés ? Quel est mon degré d’engagement sur ce qui me tient à cœur ?
Nous pensons à ces personnalités engagées dans des luttes et des combats pour un idéal : à Chen Guangcheng, aveugle de naissance, juriste autodidacte, qui a acquis une grande renommée en Chine après avoir aidé des handicapés à obtenir gain de cause auprès de l’administration publique qui ne leur accordait pas les droits et les avantages qui leur étaient dûs. Il s’est ensuite engagé dans la défense des femmes forcées à des avortements ou à la stérilisation. Actuellement, il vient, hélas, d’être emprisonné pour s’être élevé contre ces abus de pouvoir de l’administration chinoise. Nous pensons bien sûr aux engagements et aux combats d’un Nelson Mandéla, mais aussi aux prises de positions d’un Victor Hugo, pour ne citer que quelques-unes de ces personnalités tout en rendant honneur aux milliers d’autres connues et anonymes ayant existé. Voilà des engagements aux conséquences autrement plus dramatiques que nos défaites martiales, fussent-elles dédiées à un championnat du monde. Mais alors, existe-t-il une notion de gestes et de mouvements « engagés » ? Oui ! la tradition nous transmet ce savoir par la notion de dan tian (hara pour les Japonais) qui doit imprégner tout geste, qu’ils soient martiaux ou de santé. Mais pour remplir d’énergie un geste, nous devons avant tout créer un espace vide de volonté égotique. C’est de cette manière que nous pouvons voyager et cheminer dans notre pratique, d’une volonté martiale ou thérapeutique à la pure expression d’une calligraphie de geste. Et pour le pur plaisir de la performance de l’inutile, sans recherche de rendement, de fonctionnalité, et sans autre utilité que de laisser dans cet espace vide des traces de gestes, ici ou là, faites d’harmonie, de plénitude, d’efficacité, voire de sérénité…