Ca veut dire quoi ?

La pratique peut-elle se contenter de l’imparfait ou d’un vague conte oriental ?
En Occident, nous avons l’habitude de considérer la création du monde comme terminée, aboutie, mais imparfaite. Cette création se résume donc à quelque chose qui aurait eu lieu jadis, et souvent autre part, et qui, pour évoluer, serait dépendante des caprices de l’évolution. L’être humain est, évidemment, au sommet de cette évolution et peut donc asservir à son gré la nature, sinon l’univers, qu’il modèle à son image. Comme le précisait Montesquieu dans ses Lettres Persanes : Si les triangles avaient un dieu, ils lui donneraient trois côtés. Dans cette hypothèse, ce qui est inanimé est régi par l’évolution, les animaux dépendent de l’évolution et de l’instinct tandis que l’être humain évolue en restreignant ses instincts grâce au développement de son intelligence et, surtout, à l’élévation de sa morale. Ce faisant, il se place au-dessus, pour ne pas dire ailleurs. Il regrette la passé, donc un âge d’or immémorial, et se promet des futurs qui chantent. Entre le passé de la création et le futur de la réalisation, il se contente de gérer le court terme. La compréhension occidentale de l’univers évolue donc entre le conte de fées du temps jadis et la science fiction du temps à venir. Mais l’Occidental se croit réaliste et cartésien. Lorsqu’il traduit ou commente les Textes Classiques de la Chine ancienne, et particulièrement ceux liés au Taoïsme, il se croit donc obligé de reproduire ce schém puisque c’est celui qui lui convient le mieux. Bien que les Chinois n’utilisent pas, et ceci dans les Classiques ou dans la langue moderne, la conjugaison des temps, il se croit obligé de le mettre au passé, sinon à l’imparfait. Un Chinois dira et écrira : «Hier je suis à Paris» ; «il y a six mois je suis en vacances» ; «dans dix ans je suis en retraite», aussi simplement que l’on dit ici : «Je suis né le…» ou : «Untel est mort le…». C’est d’une simplicité enfantine. Or Laozi (Lao Tseu) lui-même propose au chapitre X du Daodejing (Tao Te King), Le livre de la Voie et de sa Vertu, «de redevenir un enfançon». A ce sujet, Te, la «Vertu», avec ou sans majuscule, est étymologiquement «l’efficacité», l’usage pratique que l’on fait de quelque chose, exactement comme la vertu d’une plante médicinale est ce à quoi sert la plante en question, du pouvoir de la plante. Il n’est nullement question ici de morale. La Voie n’est pas vertueuse, elle agit. Il s’agit donc de simplifier et d’agir. Lorsque l’on lit au Chapitre III de Liezi (Lie Tseu) : Le pur et léger monta et devint le ciel. Le trouble et lourd descendit et devint la terre. Les souffles intermédiaires en se mélangeant harmonieusement produisirent l’homme. Ainsi ciel et terre contenant des germes, les dix mille êtres naquirent par mutation.», il faudrait plus simplement comprendre : Le pur et léger monte et devient le ciel. Le trouble et lourd descend et devient la terre. Les souffles intermédiaires se mélangent harmonieusement et produisent l’homme. Ainsi ciel et terre contenant des germes, les dix mille êtres naissent par mutation. On pourrait multiplier les exemples. Prenons en deux autres. Le premier provient du Huainanzi (Wainanzi ou Houai Nan Tseu) (Chapitre I du Tao Originel) : Par leur vertu, les deux souverains concilièrent le ciel et la terre, harmonisèrent le Yin et le Yang, ordonnèrent les quatre saisons, accordèrent les cinq éléments. Réchauffés par leur souffle et nourris par leurs soins les dix mille être proliférèrent. Que c’est compliqué ! Pourquoi ne pas comprendre : Par leur vertu, les deux souverains concilient le ciel et la terre, harmonisent Yin/yang, ordonnent les quatre saisons, accordent les cinq éléments. Réchauffés par leur souffle et nourris par leurs soins les dix mille être prolifèrent. ? Dans ce cas, on comprend que rien n’est terminé, abouti, mais que tout continue à se transformer et ce, conformément au principe de la mutation développé dans le Yijing (Yi King ou Livre des Mutations — peut être, plus simplement, «de la mutation»). Le Tao ne s’est pas arrêté jadis, ailleurs et autre part, mais est, en ce moment, en soi et partout, donc omniprésent. Il ne s’agit pas d’un récit biblique, mais d’une constatation pure et simple. On peut ne pas être d’accord, j’en conviens, mais dans ce cas, on évite alors de prendre le Tao comme référence ou comme viatique de subsistance. Le dernier exemple significatif concerne encore Laozi (Lao Tseu) et le chapitre 15 du Daodejing ou l’on apprend doctement que : Les Anciens qui savaient pratiquer le Tao étaient si fins, si subtils, si primordiaux et si universels qu’on ne pouvait pas les pénétrer dans leur profondeur. Or il s’avère simplement que : De tous temps ceux qui pratiquent le Tao sont si fins, subtils, primordiaux, universels qu’on ne peut les pénétrer dans leur profondeur. Ce qui est très différent, puisque l’on passe, encore une fois, d’un conte de fées à un rapport de gendarmerie. A un compte de faits. Par la suite, en mettant simplement le texte de ce chapitre au présent, on se rend compte qu’il s’agit alors d’une pratique que l’on peut vivre ici et maintenant en l’animant d’un souffle, en lui apportant une respiration, donc du qi (ou du ki). Simplement en unissant («re-») l’esprit («-spir») à l’acte (action ou axion). Pourquoi se contenter du passé, ou de l’imparfait, alors que le présent est là et qu’il n’a jamais cessé de l’être ? La pratique, ce n’est pas le passé, ou un ancien conte de fées plus ou moins oriental, donc d’ailleurs, c’est un fait présent que l’on vit pleinement à chaque instant. Dans ce cas, les fameux «Classiques» ne font plus partie du passé révolu, mais sont bel et bien un outil pour le présent. Il suffit qu’ils soient présents dans la pratique.