
Après le travail initié par Sri Aurobindo et Mère sur l’évolution de l’Homme, Satprem (ancient confident et secrétaire de Mère) poursuit dans son propre corps la recherche du passage à une nouvelle espèce.
Le règne de l’aventure est terminé. Même si nous allons jusqu’à la septième galaxie, nous irons là casqués et mécanisés, et nous nous retrouverons tels que nous sommes : des enfants devant la mort, des vivants qui ne savent pas très bien comment ils vivent, ni pourquoi, ni où ils vont. Et sur la terre, nous savons bien que le temps des Cortez et des Pizarre est fini : la même Mécanique nous enserre, la souricière se referme. Mais comme toujours, il se révèle que l’obscur passage est un passage seulement, conduisant à une lumière plus grande. Nous sommes donc mis au pied du mur, devant le terrain qu’il nous reste à explorer, l’ultime aventure : nous-mêmes.
Et les signes abondent, ils sont simples et évidents. Le phénomène le plus important de cette décade n’est pas le voyage sur la lune, mais les “voyages” de la drogue et la grande transhumance des hippies et l’effervescence des étudiants à travers le monde - et où iraient-ils ? Il n’y a plus d’espace sur les plages grouillantes, plus d’espace sur les routes écrasantes, plus d’espace dans la termitière grandissante de nos cités. Il faut déboucher ailleurs.
Mais il y a toutes sortes d’ ailleurs. Ceux de la drogue sont incertains et semés de danger, et surtout ils dépendent d’un moyen extérieur - une expérience doit pouvoir s’obtenir à volonté et n’importe où, au milieu du marché comme dans la solitude de notre chambre, sinon ce n’est pas une expérience mais une anomalie ou un esclavage. Ceux de la psychanalyse se limitent, pour le moment, à quelques caves mal éclairées, et surtout ils manquent du levier de conscience qui permet d’aller où l’on veut, en maître et non en témoin ou en victime maladive. Ceux de la religion sont plus illuminés mais ils dépendent aussi d’un dieu ou d’un dogme, et surtout ils nous enferment dans un type d’expérience, car on peut aussi bien, et davantage, être prisonnier des mondes ailleurs que des mondes ici. Et finalement, la valeur d’une expérience se mesure à son pouvoir de transformation de la vie, sinon nous sommes devant un vain rêve ou une hallucination.
Or, Sri Aurobindo nous fait faire une double découverte dont nous avons un besoin urgent si nous voulons non seulement donner un débouché à notre étouffant chaos, mais transformer notre monde. Car en suivant pas à pas avec lui sa prodigieuse exploration - sa technique des espaces intérieurs, si l’on ose dire - nous sommes amenés à la plus grande découverte de tous les temps, à la porte du Grand Secret qui doit changer la face du monde, à savoir que la conscience est un pouvoir.
Obnubilés que nous sommes par l’inévitable condition scientifique où nous avons pris naissance, il semblerait que l’homme n’ait d’espoir que dans la prolifération toujours plus énorme de ses machines, qui verront mieux que lui, entendront mieux que lui, calculeront mieux que lui, guériront mieux que lui - et finalement peut-être vivront mieux que lui. Il s’agit de savoir que nous pouvons mieux que nos machines et que cette énorme Mécanique qui nous étouffe peut s’écrouler aussi vite qu’elle est née, si seulement nous voulons toucher le levier du vrai pouvoir et descendre dans notre propre cœur comme des explorateurs méthodiques, rigoureux et lucides.
Alors nous découvrirons peut-être que notre splendide XXème siècle était encore à l’âge de pierre de la psychologie et qu’avec toute notre science, nous n’étions pas encore entrés dans la vraie science de vivre dans la maîtrise du monde et de nous-mêmes, et que devant nous s'ouvrent des horizons de perfection et d’harmonie et de beauté, auprès desquels nos découvertes superbes sont comme de grossières ébauches d’apprentis.
Satprem Pondichéry, le 27 janvier 1970