Table ronde, conférences et ateliers à Chinagora

Plutôt que de célébrer ses dix ans d’existence en petit comité, l’Institut Chuzhen a choisi d’organiser une grande fête en l’honneur de la médecine traditionnelle chinoise. Impressions.
En ce dimanche 9 février au matin, la journée s’annonçait claire, mais les nuages vinrent vite obscurcir le ciel. Direction Chinagora à Alfortville (94), lieu choisi par l’Institut Chuzhen pour fêter ses 10 ans d’existence. Nous avions ainsi un «remède chinois» pour oublier cette maussade météo : une belle affiche, un lieu hautement symbolique, un programme alléchant autour de la médecine chinoise et une équipe sympathique pour encadrer la journée. Les gens arrivaient rapidement à partir de 9 heures, jusqu’à remplir quasiment la grande salle dès le discours d’ouverture à 10 heures. Quatre cents personnes étaient en effet attendues, mais la journée avait donné l’impression d’avoir accueilli sereinement au moins le double de public, à tel point que la table ronde, en fin de journée, était suivie par une salle remplie.
Pourquoi Chuzhen ?
Faisons un flashback, plus de 10 ans en arrière, pour comprendre le sens de cette journée autour de la médecine chinoise. Une quinzaine d’étudiants et de praticiens fondent l’Association Chuzhen, dans l’intention de suivre et d’assurer un enseignement de qualité sur la médecine chinoise en France. Ces membres fondateurs sont : Michel Champeau, Christine Cohen, Patricia Duazo, Matthias Haby, Michel Léger, Marie-Thérèse Lelan, François Marquer, Eglantine Oudart, Marie-Pierre Primault, Marc Sapriel, Michel Sarbourg, Patrick Stoltz, Thierry Voisin et Monica Zamorano. La spécificité du projet résidait dans la volonté collective de faire venir régulièrement des enseignants de Chine. En douze ans d’existence, l’association fera venir une trentaine d’enseignants chinois. Le nombre d’étudiants inscrits annuellement passera de 22 en 1993 à 172 en 2002 ! Comme dans toutes les belles histoires, Chuzhen connaîtra des départs et des arrivées. Aujourd’hui, une autre équipe est à l’œuvre et seuls deux co-fondateurs sont restés à l’organisation de l’école : François Marquer et Thierry Voisin.
Par-delà son statut d’école de formation, Chuzhen cherche à promouvoir et développer une image de qualité de passion de ses membres, la médecine chinoise. Son engagement dans cette voie l’amène ainsi à participer avec d’autres écoles à la création de l’U.F.P.M.T.C. (Union des Professionnels de Médecine Traditionnelle Chinoise). C’est dans cet état d’esprit respectueux et favorable au développement de la médecine chinoise que se déroulèrent les conférences et les ateliers de la journée.
Une diversité d’intervenants
Après le discours inaugural du président de Chuzhen, François Marquer (page de gauche, en haut à gauche), Pierre Dhombre (ci-dessus, à droite), l’expressif et sympathique directeur du magazine «Santé Alternative» (connu aussi sous le titre «L’impatient»), dressait un tableau sur le statut ambivalent des médecines non conventionnelles en France, à l’instar de la situation de l’homéopathie et de l’acupuncture. Il soulignait entre autres l’approche globale du praticien en médecine chinoise vis-à-vis du patient et abordait une dimension essentielle mais peu étudiée chez le malade, le sens donné à sa vie. La médecine chinoise répondrait entre autres à une demande du patient qui serait de retrouver une harmonie avec le monde, la nature.
A 11 heures, Hao Wanshan (ci-dessus, à gauche), professeur de l’Université de médecine chinoise de Pékin, présenta un exposé sur la médecine chinoise et sa cosmogonie. On notera le passage où il évoqua une individualisation dans le traitement sous la forme du fameux «diagnostic différentiel», dans la mesure où le praticien est à l’écoute de chaque individualité et peut prescrire des traitements différents même si la maladie est apparemment la même. Ce point sera d’ailleurs développé durant la table ronde : la médecine chinoise est une médecine d’individus et non de masse ! Ce qui, entre parenthèses, est tout l’inverse sur le plan sociétal.
Aux diverses questions concernant les différences entre la Chine et l’Europe, Hao Wanshan ajouta des remarques pertinentes pour démystifier la pratique de la médecine chinoise : «A mon étonnement, les Français acceptent plus facilement la médecine chinoise que les Chinois eux-mêmes (…) Ce n’est ni chinois, ni occidental, tout le monde peut comprendre la médecine chinoise». Il paracheva d’ailleurs son exposé en désignant la médecine chinoise comme faisant partie de l’héritage culturel de l’humanité.
A 14 heures, Frédéric Obringer, chargé de recherches au CNRS, évoquait les premières mentions des pratiques médicales orientales en Occident à partir du 16e siècle et nous rappelait la tradition occidentale de prise de pouls avec Hippocrate et Galien. Il soulignait aussi un véritable phénomène de sinophilie en France à l’époque des Lumières (de la part de Voltaire par exemple) et des consultations d’acupuncture en milieu hospitalier dès 1825 ! Dans cette perspective historique, on comprend mieux aujourd’hui le succès culturel chinois en France.
Li Qizhong, professeur à l’université de Shanghaï, abordait la délicate question des causes des défaillances sexuelles dans la perspective de la médecine chinoise. Selon lui, 50% des causes seraient d’ordre psychologique et 50% d’ordre organique. Il évoquait aussi la peur sociale très chinoise de «perdre la face» et d’oser aller voir un spécialiste. Il fut aussi surpris par les rires du public français qui accompagnaient son discours sur les problèmes d’érection. Le rire ne serait-il pas l’expression culturelle française du sentiment de gêne face à ces questions intimes ? Mme Jin Sayin, maître de conférences à l’Université d’Artois, nous invitait à pénétrer la vision chinoise du corps dans les anciens textes comme chez Lie Zi : «Le rêve est l’esprit en mouvement dans le sommeil «. Ensuite Me Isabelle Robard, docteur en droit, brillante et tonitruante oratrice, nous dressait un panorama de la situation des médecines dites non conventionnelles dans divers pays d’Europe. Il s’avère que la France connaîtrait un certain retard par rapport aux autres pays et serait l’objet de nombreuses plaintes au niveau européen. Elle insistait sur l’importance de la résolution de 1997 sur les médecines non conventionnelles pour l’évolution de la liberté thérapeutique en Europe. Une affaire à suivre…
A noter que des ateliers furent animés dans l’après-midi par Kong Xiangsen et Pascal Josse (sur l’acupuncture), Mme Irène Xu et Matthias Harby (pharmacopée), Jean Ripoll et Frédéric Marchaland (massage), François Marquer et Dominique Hans (l’aspect socioprofessionnel).
Pour la table ronde, les intervenants s’interrogeaient sur l’intégration culturelle de la médecine chinoise en France. Plusieurs points furent soulevés : l’importance «d’entrer en médecine chinoise» en faisant l’effort d’aller voir la culture chinoise, l’apprentissage de la langue fortement conseillée en pharmacopée, le parallèle entre une médecine dite environnementale, la médecine chinoise, et une médecine dite analytique, la médecine occidentale. Enfin, cette journée se finissait en apothéose avec une soirée festive ouverte à tous. Conviviale et réussie.