
De la mana mélanésienne au megbe des Pygmées, en passant par les pays nordiques, une "force vitale" qui anime l'univers, la nature et les êtres humains, a été partout décrite par transmission écrite ou orale.
Aucune notion n’est plus universellement admise que celle de la présence d’une force, d’une énergie vitale, qui motive la vie sous ses diverses manifestations. Une force merveilleuse et universelle qui, de tout temps et sous toutes les latitudes, s’est toujours manifestée dans le principe de vie. Un principe d’évidence dont la présence est permanente et nécessaire à l’entretien de la vie. Ni l’air, ni le son, ni la lumière ne sont des forces surnaturelles, simplement parce qu’on admet évidemment leur présence comme normale. Seul celui ou celle qui sort d’une réanimation, qui revoit le jour ou entend la voix de ses proches s’émerveille que l’air, la lumière, le son existent. Il suffit peut-être de se réveiller pour simplement admettre que cette force merveilleuse existe également.
De la mana au qi
Chaque langue possède un terme pour exprimer cette force qui agit dans tous les êtres ; chacune des conceptions définies par ces termes a ses propres nuances qu’il est impossible de décrire rationnellement. Il est donc difficile de les comparer autrement que par analogie. Pendant longtemps, et depuis le début du 20e siècle, le mot le plus connu et le plus utilisé par les chercheurs occidentaux fut celui de mana. Il provenait de Mélanésie, et ce fut Codrington qui le fit connaître en 1891. Il en donnait alors la définition suivante : Mana n’est une chose que lorsqu’elle agit ; elle n’est pas mana lorsqu’elle n’agit pas. Tout ce qui est vivant est chargé d’un potentiel de force, de Mana, et la force est quelque chose de vivant. Il n’y a que ce qui est totalement réduit à soi-même qui est vraiment mort. Presque simultanément, l’Occident découvrait le yoga, notamment grâce au philosophe allemand Arthur Schopenhauer (1788-1860) qui publia Les Aphorismes de Patanjali. Il fut alors question de la shakti, force universelle, qu’Abbot décrivait de la manière suivante : Sakti (Shakti) est une force, ou une puissance créatrice, incluse en tout ce qui est visible ou invisible. Elle pénètre tout en prenant une existence particulière en chaque chose et en devenant en elle une personnalité transmissible. Elle traverse les pensées et les idées ; incarnée dans une pensée, elle peut véhiculer une puissance de bénédiction ; elle se révèle par la volonté commune du plus grand nombre. C’est un élément qui ne doit pas être traité avec légèreté et le rituel civil, magique ou religieux, sinon la pratique (du yoga), a pour but de permettre le contrôle de cette puissance, de l’utiliser à son avantage et d’en accumuler un certain potentiel, source de toutes les sortes de bénédictions. Au fur et à mesure des recherches effectuées, d’autres termes apparurent qui désignaient cette même force : le netter égyptien, le kudrat mahométan, le nefesh hébraïque, l’orenga des Iroquois, le wakanda des Sioux, le manito des Algonquins, l’oki des Hurons, le wakan des Lakotas, les sila des Inuits, le manang des Indonésiens, le xvarenah des Iraniens, le megbe des Pygmées, le petara des Dajaques ou Dayak. Mais aussi, le hamingja des Nordiques, le sig des Germaniques, le dynamis des Grecs et la virtus latine. Sans oublier, évidemment, le qi des Chinois et le ki des Japonais, cette dernière conception étant partagée par la plupart des peuples d’Extrême-Orient comme les Coréens, les Vietnamiens, les Thaïlandais, ou les Tibétains.
Une espèce de souffle…
Dans tous ces cas, cette force n’est pas considérée comme quelque chose d’immatériel, mais elle est plutôt constituée de matière sublime. Elle existe comme une espèce de souffle, d’où cette dénomination dans les traditions extrême-orientales et orientales. Le qi ou le ki, ainsi que le nefesh ou le ruach, désignent littéralement ce souffle, ou ce mouvement d’inspir-expir, qui se manifeste dans l’énergie lorsqu’elle s’incarne ou se matérialise. Elle n’est pas visible, mais est néanmoins susceptible à chaque instant de devenir perceptible aux sens. En elle-même, cette force est aveugle et arbitraire. De même que l’énergie de l’eau ou du courant électrique, elle agit et réagit selon des lois qui lui sont propres. Dans tous les cas, cette force vitale semble unir la nature, les êtres et particulièrement l’être humain, à une puissance supérieure.
Une force consciente
Ce qui engendre la vie est aussi ce qui communique cette force vitale, donc ce qui permet sa transmission. Ce qui entretient la vie, ou ce qui augmente le potentiel de vie, est ce qui manifeste ou amplifie cette force vitale. Celle-ci tend à l’élévation, non pas par le hasard de l’évolution, mais par une aspiration consciente vers ce qui est plus subtil, donc plus libre. Dans toutes ces civilisations, il a semblé évident que les éléments simples et universels comme le feu, l’eau, l’air, le végétal, le minéral, ou la lumière, détenaient une partie de cette force qui se transforme et se libère au sein des êtres pour mieux se manifester, et les transformer à leur tour jusqu’à aboutir à leur libération. Concernant l’être humain, ces différentes conceptions impliquent diverses explications et de multiples pratiques qui ont toujours pour but de mettre cette force vitale en évidence, de l’accueillir, de la conserver, de l’accroître pour, enfin, l’utiliser. D’où une infinité de rituels, de méthodes, de moyens, de tabous, de contraintes, mais pour toujours tenter de parvenir au même résultat : tendre à la révélation.