
Parler du corps humain au 21e siècle, c’est ouvrir un chantier d’une haute complexité, se confronter à des représentations sociales multiples, contradictoires, ambivalentes. Je distinguerais pour ma part sommairement plusieurs tendances, mais qui ne s’annulent pas les unes les autres.
Parler du corps humain au 21e siècle, c’est ouvrir un chantier d’une haute complexité, se confronter à des représentations sociales multiples, contradictoires, ambivalentes. Je distinguerais pour ma part sommairement plusieurs tendances, mais qui ne s’annulent pas les unes les autres. La relation contemporaine au corps est à l’image d’un immense vestiaire où chacun puise son modèle, l’abandonne les heures qui suivent pour prendre un autre costume. En d’autres termes, il ne faut pas penser le rapport contemporain au corps en termes univoques mais de façon plurielle. Le corps est en effet adulé comme il est méprisé, perçu comme une forme de salut ou comme un enfer, il est parfois radicalement opposé à l’esprit ou au contraire l’homme s’affirme résolument comme un homme de chair, refusant toute coupure entre corps et esprit. Et parfois le même individu, sans s’en apercevoir, passe d’un registre à un autre. Un premier imaginaire considère le corps comme une forme inachevée, insuffisante en elle-même à assurer une présence suffisamment valable au sujet. Le corps est alors perçu comme un brouillon qu’il convient d’amener à une meilleure apparence. On connaît à cet égard l’engouement pour les régimes alimentaires, le culturisme, les salles de mise en forme, la chirurgie esthétique, les marques corporelles, etc. L’homme s’érige alors en bricoleur de son corps, il noue avec lui des relations ambivalentes. A la fois il l’investit fortement, mais il le dénigre comme une forme inachevée. Le thème de la "modification du corps" est devenu socialement très porteur. L’obsolescence du corps est devenu un cri de ralliement de certaines entreprises technoscientifiques radicales. L’espèce humaine semble à leurs yeux entâchée d’un corps qui rappelle trop l’humilité de sa condition. La précarité de la chair, son manque d’endurance, la maladie, la vieillesse, la mort, l’"insoutenable légèreté de l’être" sont insupportables. Le corps est un brouillon, il faut le rectifier, voire même le liquider au profit d’une forme plus digne et plus à la hauteur des techniques contemporaines. Un premier soupçon à l’encontre du corps se traduit par la formidable consommation des prothèses chimiques pour réguler la tonalité affective du rapport au monde de nombre d’individus. Sans être malade, on prend des produits pour dormir, se réveiller, être en forme, énergique, améliorer la mémoire, le rendement, supprimer l’anxiété, le stress, etc., autant de prothèses chimiques à un corps perçu comme défaillant dans les exigences requises par le monde contemporain, pour rester à flot dans un système toujours plus actif et exigeant. Le corps doit produire les émotions requises sans tergiverser. Il n’est pas question de s’en remettre à son humeur mais de la programmer. Ailleurs, le corps est un adversaire à soumettre. Je pense ici à la sphère des loisirs et notamment du sport extrême ou des activités physiques à risque où l’individu est en quête de performances personnelles. Il se donne un défi et cherche à le réaliser dans une entreprise de longue haleine impliquant la mise en jeu des ressources morales et corporelles : longue marche, traversées de désert, courses sur route, marathon, etc.
Au delà de ces imaginaires dualistes, le corps est la chair de la relation de l’homme au monde. Des millions de nos contemporains ne se soucient guère de leur corps, dans le sens où ils s’attachent plutôt à mieux s’enraciner dans leur existence. Et comme la condition de l’homme est corporelle, ils font justement corps à leur vie. Il faudrait ici parler non seulement de bien des activités évoquées dans Génération Tao, mais aussi plus simplement du bonheur de marcher, de courir, de jouer, activités qui n’ont bien entendu jamais disparu du monde contemporain. Que le corps soit fragile, précaire, voué au vieillissement ou à la mort, des millions de nos contemporains ne s’en soucient guère et sont dans l’enchantement quotidien de vivre. La saveur du monde implique la jouissance du corps, et donc celle d’abord de l’existence. Ces formes de recherche sur soi, d’expérimentation
physique du monde sont souvent des formes de résistance aux impératifs de rendement, de vitesse, d’efficacité, de communication qui régissent aussi nos sociétés. Elles promeuvent plutôt la flânerie, la lenteur, le silence, la conversation, la rencontre : l’émerveillement tranquille d’exister et d’en approfondir la signification.