Le temps du Changement

Il y a dix ans, Génération Tao voyait le jour. Aujourd’hui, votre magazine s’apprête à vivre une nouvelle et passionnante étape
de son développement : celle du passage à l’internet en diffusion libre, qui signe la fin de sa diffusion en kiosques. Nous vous expliquons pourquoi il faut soutenir ce changement écologique
et économique nécessaire.
Qui aurait cru il y a dix ans, lorsque nous avons lancé la revue, que le monde connaîtrait une telle accélération dans son évolution technologique et écologique ? On peut déplorer cet état de fait, s’en réjouir, ou bien, comme nous le proposons dans le dossier de ce numéro, s’interroger sur les possibilités d’inflexion, d’action ou d’adaptation de chacun… Mais la réalité est là, incontournable pour qui entreprend : le monde tel qu’il nous a été légué par nos aînés montre ses limites, celles d’une forme de pensée qui l’a façonné depuis l’après-seconde guerre mondiale : essentiellement utilitariste, fondée sur l’exploitation pyramidale des ressources et des êtres.
Accomplir le difficile avant qu’il ne devienne difficile
Ces limites, sur lesquelles nous reviendrons plus loin, induisent des bouleversements qui touchent l’ensemble de la sphère économique, et bien évidemment de la presse écrite. Pour que le magazine traverse cette crise, nous avons la conviction qu’il faut mettre en œuvre rapidement le changement, et fidèles en cela au précepte du Tao Te King : accomplir le difficile avant qu’il ne devienne difficile. Voilà pourquoi nous avons décidé de changer totalement notre mode de diffusion.
A partir du printemps prochain, Génération Tao devient un magazine numérique gratuit.
Son rythme de parution s’accélère aussi puisqu’il devient bimestriel. Son support devient numérique, cela veut dire qu’il sera diffusé sous forme informatique (pdf), mais pour autant la version papier ne disparaîtra pas : elle sera disponible pour les abonnés(1) Le contenu rédactionnel et sa qualité demeureront inchangés. Le format informatique nous ouvre la porte d’articles beaucoup plus longs, avec des couplages novateurs avec des vidéos, sons, liens internet. Pour nos annonceurs, la gratuité, associée au formidable effet d’abolition des distances géographiques d’internet, assurera une diffusion plus grande du titre, et apportera là aussi de nouvelles formes d’annonces intégrant liens internet et vidéos.
Mais revenons en détail sur ce qui motive notre décision de changer.
Une aberration structurelle : quand les vieilles ossatures s’effondrent
Le circuit de distribution de la presse en France est à bout de souffle. Les causes ? Une organisation administrative et structurelle lourde, héritée de l’après-guerre. Egalement, une exception française, garante à l’origine de la liberté d’expression, qui oblige les revendeurs à accepter tous les titres sans pouvoir les sélectionner, comme cela se fait dans les autres pays. Alors que le nombre de titres publiés explose (depuis 20 ans, ils sont passés de 400 à 4000 en moyenne), les surfaces de vente restent inchangées. Résultat : les distributeurs locaux et revendeurs croulent littéralement sous les journaux. A moins que votre libraire en fasse une affaire affective personnelle, ce que le système ne lui donne ni le temps ni les moyens de faire, seules sont vraiment mises en place les publications qui ont du poids, entendez par là celles qui sont éditées et médiatisées par les grands groupes de presse. Dans ce contexte, il est extrêmement difficile pour une publication totalement autonome comme Génération Tao d’accéder à la lumière des linéaires. Ajoutons une autre spécificité française, qui permet aux distributeurs régionaux d’être rémunérés sur les invendus (certains ne se donnent alors même plus la peine de livrer des revues à “faible” tirage). Voilà pourquoi il arrive souvent - et malheureusement !- que Génération Tao ne soit même pas mis en rayons chez votre libraire ! A ces effets structurels s’ajoutent les effets conjugués de la crise économique et du changement des comportements de lecture, autant de facteurs que le réseau de distribution, ce vieil éléphant, peine à intégrer.
Une crise économique générale
La société française traverse une crise économique que même les indicateurs officiels reconnaissent (croissance zéro pour le 3e trimestre 2006) ; et tous les secteurs sont touchés. Pour nous intéresser spécifiquement au secteur des médias, cette crise se traduit par un essoufflement des acteurs de production et de distribution des biens selon les canaux ‘traditionnels’. Le secteur de la presse a vu l’émergence de « gratuits » ; les ventes des quotidiens et magazines ne cessent de chuter — une tendance minimisée par l’agence mondiale de la presse papier(2) —. Et pourtant celle-ci a créé un site de réflexion sur le futur visage de la presse pour penser et organiser cette mutation qu’elle-même juge nécessaire. Dans un style très taoïste, elle va même jusqu’à écrire : « Seuls ceux qui embrassent le changement peuvent transformer la fatalité de la migration en opportunité »(3).
Un changement des comportements
De plus, les avancées technologiques et leur démocratisation sous l’effet des lois du marché on fait changer de mains les outils de production et de diffusion de l’information. Désormais, il faut composer avec ces nouveaux réseaux très réactifs, souples, et affranchis des distances géographiques qu’internet permet.
Ces bouleversements entraînent déjà une cohorte de changements dans nos vies quotidiennes : beaucoup d’entre nous puisent leurs informations sur internet, impriment leurs photos chez eux et non plus via une boutique, gravent leurs cd audio ou dvd, emportent leur discothèque avec eux sur leurs baladeurs numériques, etc. La première partie du constat est donc là : des habitudes de lectures transformées par le numérique (1 jeune sur 2 s’informe désormais par internet), des journaux qui peinent à stabiliser leur audience (hormis quelques rares cas comme le Canard enchaîné ou Charlie Hebdo) ou à enrayer sa chute (Libération, et même la presse people, etc.)…
A ces raisons structurelles, économiques et comportementales s’ajoute une nécessité majeure d’ordre écologique. Vous le savez, les membres de la rédaction ont toujours été sensibles à la prise de conscience écologique, formalisée dès 1999 par la création de la rubrique BioTao dans notre magazine. C’est cette même exigence d’expansion de conscience écologique qui nous pousse à faire ce passage. Car le système actuel génère un gâchis écologique que nous ne pouvons cautionner davantage.
Une aberration écologique : jeter 1 pour vendre 1
Une publication comme Génération Tao, avec ses 6 numéros annuels (4 trimestriels et 2 hors-série), consomme à elle seule 12 tonnes de papier par an. Du fait de l’aberration du système de diffusion dont nous venons de parler, la moitié de ce papier est détruite ! Car la récupération des invendus pose de nouveaux problèmes : il n’y a pas de tri qualité (les magazines reviennent écornés, déchirés donc invendables), il faut payer cher le transport du retour des magazines, leur tri, leur stockage. Tout ceci nous conduit, à l’instar de beaucoup de publications, à opter pour le « pilon » : le magazine est détruit, même pas recyclé ! N’allez pas croire que ceci soit propre à notre magazine, bien au contraire, toutes les publications connaissent cela. Et même avec ses 50 % d’invendus (4), Génération Tao est la référence de sa catégorie, là où la moyenne se situe à 60-70 % d’invendus. Récapitulons : rien que pour nous : 6 tonnes de papier, soit 14 tonnes de bois, soit l’équivalent de 30 arbres(5) détruits chaque année, passés au pilon et sans recyclage ! Soit, depuis 10 ans que nous existons, la disparition d’une forêt de 300 arbres !
Une nécessité écologique supplémentaire : l’intégration de l’intégralité des coûts environnementaux
Mais notre vision doit s’élargir encore : à ce gâchis de matière première vivante, nous devons intégrer ces coûts invisibles dont nous n’avons pas suffisamment pris conscience aujourd’hui, comme les coûts de l’atteinte à l’environnement, au premier rang duquel se trouve le coût du transport. Les processus de production actuels n’ont tenu compte ni de la valeur réelle de la ressource naturelle (considérée comme inépuisable donc quasiment gratuite, seuls la propriété et les moyens d’exploitation étant valorisés), ni de la valeur réelle du transport. Celle-ci a longtemps été fixée à partir de facteurs purement « objectivables » tels que rémunération du personnel, achat de carburant, amortissement du matériel, usure, etc. Les comptables font très bien cela ! Mais la crise écologique que traverse notre monde fait affleurer à la surface une composante vitale, essentielle de nos relations économiques : le coût écologique. Quel est en effet le coût réel d’un produit qui a voyagé parfois jusqu’à des milliers de kilomètres pour vous parvenir, et dont les composants peuvent également avoir parcouru des distances incroyables avant assemblage, si l’on intègre l’impact environnemental de tout ces transports? Prenons le cas d’un de nos lecteurs habitant à Pau. Notre magazine est actuellement composé à Paris, envoyé par internet chez notre imprimeur à Bruxelles, imprimé puis acheminé par transporteur jusqu’à Lyon, plateforme nationale de regroupement des titres. Là, le magazine est déconditionné, puis reconditionné pour être envoyé chez les diffuseurs régionaux (dans ce cas, à Toulouse). Ceux-ci reçoivent, stockent, et redistribuent vers les revendeurs (libraires et points presse). Au total, le magazine que notre cher lecteur de Pau tient dans les mains (avec bonheur, cela s’entend !) a parcouru près de 1500 kilomètres, pris 3 fois le camion et a été emballé/déballé 2 fois ! (voir carte 1 ci-contre) Si le lecteur est abonné, le magazine emprunte un trajet en camion ou en avion supplémentaire. Et si le lecteur réside à l’étranger, on voit s’envoler le coût écologique en même temps que l’avion ! En optant pour un support numérique accompagné d’un tirage papier strictement limité aux abonnés, nous réduisons donc nos coûts d’impression et de distribution, et contribuons à réduire nos émissions polluantes dues aux transports.
Crise = opportunité !
Vous l’avez souvent lu dans nos pages, le mot « crise » en chinois est composé de deux caractères : « danger » et « opportunité ». Aussi y a-t-il dans ce changement l’opportunité d’une redéfinition positive et nourricière du profil économique de notre entreprise, en chemin vers une croissance et une prospérité
« bioresponsables ». Et nous avons eu à cœur que ce changement soit également porteur d’un réel bénéfice pour vous, qui nous lisez. Car ce n’est pas uniquement notre magazine que nous avons repensé, c’est l’ensemble de notre site. En effet internet est un formidable générateur de tissu social qui permet à des gens de tous horizons de se retrouver autour de thématiques partagées, du simple intérêt jusqu’à la passion. Voila pourquoi les liens communautaires tels que blogs et forums font leur apparition. Nous vous offrirons également de nouveaux moyens pour sélectionner l’information selon vos goûts. Vous pourrez alors constituer vos propres recueils d’articles et de dossiers selon vos centre d’intérêts. Dès le lancement du site, prévu pour la fin février, ce sera l’ensemble du fonds rédactionnel de Génération tao depuis 10 ans qui sera disponible, y compris les articles des magazines épuisés. Le champ de nos thématiques tel que vous le connaissez va s’ouvrir à de nouvelles disciplines, et en plus du magazine, seront publiés tous les 15 jours des articles dont vous pourrez recevoir notification par email. Enfin la gratuité, ce sera la possibilité pour tous de lire le magazine sans discrimination financière, et bien au-delà de l’hexagone. Pour finir, ce nouveau projet s’inscrit totalement dans ce que beaucoup sentent en ce moment, à savoir l’émergence d’une nouvelle conscience humaine, planétaire et reliée. Pour preuve, les 17 % de Créatifs Culturels qui viennent d’être référencés en France (voir p. 25).Le changement est déjà là et nous l’anticipons, une démarche profondément taoïste et une aventure que nous avons envie de vivre avec vous.
(1) Nous travaillons même à définir la meilleure solution écologique et technique pour, à terme, proposer une impression à la demande
(2) World Association of Newspapers (http://www.wan-press.org). Comme souvent en France, le législateur prend à l’origine une belle mesure qui à l’usage devient un frein.
(3) http://www.futureofthenewspaper.com/
(4) la distribution raisonne en termes d’invendus, c’est dire l’aberration de la forme de pensée qui la sous-tend, qui se valorise sur ce qui est perdu !
(5) Soit encore 24 stères de bois + 150 m3 d’eau + 25000 Kwh pour la production de cellulose d’un papier de qualité courante.