La carte n’est pas le chemin

Dans la transmission des arts énergétiques chinois, il existe une image, celle de la carte et du chemin. Le chemin, c'est la Voie. La carte, c'est l'héritage d’une connaissance ancestrale qui sous-tend et organise toute la pratique. Proposons une
Dans la transmission des arts énergétiques chinois, il existe une image, celle de la carte et du chemin. Le chemin, c'est la Voie. La carte, c'est l'héritage d’une connaissance ancestrale qui sous-tend et organise toute la pratique. Proposons une métaphore : la carte, c'est le cube. Le chemin, c'est la sphère. Sans la carte, l'Expérience peut être égarement (comment en revenir ?) ou frustration (comment la reproduire ?). Mais sans la sphère, l'Expérience est procuration, elle perd son "E" majuscule pour devenir objet de mentalisation.
Dans le domaine de la pédagogie, la tradition veut qu'on débute par le cube. Après des années et des années de pratique, les angles de notre cube nous ont structuré, mais souvent aussi enfermé, fragilisé ou blessé. Nous découvrons alors la sphère, et avec elle, la joie d'oublier tout ce que l'on a appris, le soulagement de l'être qui se relâche enfin. C'est alors la porte de l'Expérience, rendue seule possible par l'acceptation. Presque, pourrait-on dire, par l'acceptation d'une acceptation. Que de souffrances inutiles ! Rares sont ceux qui osent inverser le processus. En Wutao, par exemple, on cherche avant tout à faire "l'expérience de l'Expérience", à installer un état, pour ensuite conscientiser la façon dont cette expérience s'incarne en nous, et la reproduire.
Mais revenons aux cartes. L'Occidental les aime, depuis la Renaissance ! Plus il a chassé le Mystère du monde, plus il a éprouvé le besoin d'en expliquer le sens. Ce besoin puise sa source dans la peur de l'inconnu. Ne dit-on pas "je balise" à propos du fait d'avoir peur ? Elle rejoint également l'obsession de la maîtrise des choses. Pas de grande différence entre Chinois et Occidentaux sur ce point. Mais la finalité diffère. L'Occidental semble obsédé à l'idée de trouver la carte définitive, fût-ce, dans la plupart des cas, au détriment de ce qui existait auparavant. Rien de tel chez notre ami Chinois, pour qui chaque avancée vient s'ajouter à la précédente. Il est trop imprégné de l'idée que la seule chose qui ne change pas, c'est le changement, pour oser prétendre que ce qu'il tient en mains est définitif. Ainsi va la connaissance en Chine, par stratification, là où elle progresse par rupture ou révolution en Occident. Outre l'exotisme, et l'idée qu'il faut aller chercher ailleurs le remède (ou la cause) à tous nos maux, la passion pour l'énergétique chinoise peut donc venir du vertige qu'on éprouve devant ce monument, sa globalité, sa perfection et sa pérennité.
Avec la Chine, voici que le monde des cartes immémoriales s'offre à nous ! Vertige devant l'ampleur, vertige de se dire que si tout cela a survécu, c'est qu'il doit s'y cacher une vérité immuable. Et cela est vrai, mais cette vérité n'est pas exactement inscrite dans les cartes. Car la carte ne vous donne pas l'aller, elle vous donne le retour !
Comme dans toute Expérience, seul "l'état" transporte. Il est fulgurance, intégration soudaine, investissement intempestif de soi. Le témoignage qui en découle est une tentative de témoignage, la carte, une tentative de marche à suivre pour y parvenir. Outre que dans l'absolu, elle n'est valable que pour celui qui la crée, elle n'est qu'une sorte de récapitulation. C'est en ce sens qu'on peut dire qu'il s'agit d'une carte de retour. Et "l'état" ne sera jamais atteint si on se focalise sur la marche à accomplir pour "y aller".
Ainsi, la vision bioénergétique taoïste de la vie est une Expérience, pas une technique. Une Expérience que les sages taoïstes ont traduite à la mesure de nos sens, lignes d'incarnation de l'Expérience en nos différents plans d'être. Mais si nous confondons les cartes qu'ils nous ont laissées avec le chemin, nous courons à la désillusion. Nous pouvons parcourir l'univers en tous sens, connaître chaque sentier sur le bout de chaque pierre, si nous perdons de vue la finalité (ou plutôt l'originalité, car cela précède le cheminement), nous risquons de nous retrouver seul, entouré de nos outils, et finalement pas plus avancé pour autant, à l'image de la Melancolia de Duhrer.
Bien sûr, les cartes laissées par les aînés sont néanmoins nécessaires au chemin, même celui du "grand saut". Mais elles sont nécessaires pour être utilisées en tant qu'outils. La finalité doit tendre de toute façon ailleurs, bien au-delà. Sans cet au-delà, la pratique semble vide de sens. Elle risque surtout d'être le jeu de petites névroses personnelles. Il y manquera cette dimension lyrique, poétique, inspirée, qui seule transforme le geste en acte créatif connecté à l'éternelle pulsation de la vie.
Je vous invite à ce propos à lire l'introduction du livre Le Tao de la physique du physicien Fritjof Capra (voir Gtao n° 2), c'est un magnifique exemple de quelqu'un qui a quitté à son insu la carte pour être plongé au cœur du chemin, là où la pulsation de vie se donne à voir. Plus près de nous, un guide de montagne me parlait récemment de ces gens suréquipés qui ont le nez rivé à leur carte, et qui n'ont pas beaucoup de regards pour le paysage. Ils ne s'émerveillent pas de l'espace qu'ils ont la chance de parcourir, cela fait longtemps qu'ils marchent sur la carte ! Transposé à nos pratiques, cela pourrait donner l'aphorisme-pastiche suivant : "Quand le taoïste montre le cœur, le pratiquant regarde le méridien".
Alors rendons hommage à la sagesse chinoise ; usons des cartes qu'elle nous a léguées lorsque cela est nécessaire, mais n’ayons pas peur de les fermer et de lever les yeux. Surtout, cheminons côte à côte, et émerveillons-nous des paysages que nous traversons. Sortons du tracé de nos méridiens, offrons nos gestes au monde !