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Regard d’anthropologue

Dans les disciplines orientales, le travail sur soi chemine davantage avec le mystère du corps. Ainsi le pratiquant taoïste parle de circulation d’énergie (Qi ou Ki) entre l’humain, la terre et le ciel : c’est une vision du monde, une discipline de vie…
L’anthropologue et le taoïste
Dans les disciplines orientales, le travail sur soi chemine davantage avec le mystère du corps. Ainsi le pratiquant taoïste parle de circulation d’énergie (Qi ou Ki) entre l’humain, la terre et le ciel : c’est une vision du monde, une discipline de vie. En tant qu’anthropologue, au lieu d’énergie, je parlerai de sens, de symboliques, qui circulent entre l’homme et le monde. De même que le pratiquant sent dans une posture apparemment immobile le mouvement intime et puissant de sa chair, l’anthropologue découvre le mouvement dans l’interprétation des sens et des valeurs donnés par les hommes au monde. Le sens est mobilisé en chacun de nous quand on écrit, dort, rêve, marche…Quelles que soient les cultures humaines, les hommes bricolent avec du sens et des valeurs. Le monde se fait et se défait en permanence, c’est la base même de la sociologie. Nous sommes les inventeurs permanents du monde que nous vivons et percevons.
Maître de vérité et maître de sens
Le maître de vérité enseigne une voie unique dont l’appropriation est l’intention du disciple. Le maître de sens enseigne une vérité particulière, il développe la nécessité intérieure d’une perspective qui était déjà présente chez son disciple, mais que seul son silence pouvait révéler comme une évidence jusqu’alors insoupçonnée. Le maître de sens sait n’être qu’un point entre deux conditions du disciple; une fois franchi le seuil, celui-ci poursuit son chemin singulier au pas qui est le sien. L’enseignement porte sur un rapport au monde, une attitude morale plutôt que sur une collection de vérités enrobées dans un contenu immuable. Le but n’est pas l’acquisition d’une quantité de savoir, mais l’indication d’un savoir-être. Le silence du maître de sens se fonde sur la conscience de son humilité, et sa conviction que la seule vérité est singulière et qu’il importe que chaque homme, s’il veut être modifié, accède par lui-même à sa conquête. Le paradoxe de l’enseignement du maître de sens est qu’il tient davantage à ce qu’il ne dit pas que dans sa parole. Sa présence silencieuse est une garantie d’exigence pour le cheminement confus de l’adepte qui avance de manière maladroite sur un chemin que lui seul pourra emprunter.
Médecin et shaman
Le malaise actuel de la médecine, plus encore celui de la psychiatrie, et l’afflux des malades chez les guérisseurs et les praticiens des médecines dites parallèles, attestent bien de l’ampleur du fossé qui s’est creusé entre le malade et le médecin. La médecine paie là sa méconnaissance des données anthropologiques élémentaires. Elle oublie que l’homme est un être de relation et de symbole, et que le malade n’est pas seulement un corps à réparer. Les médecines dites populaires sont fondées sur une connaissance (au sens de co-naître : naître avec l’autre) plutôt que sur un savoir (universitaire), elles reposent sur une démarche existentielle plutôt que scientifique. Le corps anatomo-physiologique n’est qu’une vision parmi d’autres. L’efficacité médicale est une des formes de l’efficacité symbolique. Or l’efficacité du shaman n’est pas moindre, elle fonctionne avec un autre sens, dans un autre rapport au malade, à la maladie. Le shaman soigne l’homme souffrant immergé dans une culture et une société. On est dans les deux cas dans des fonctions de sens qui changent le monde.