Le soi sur le Toit

Dans le récit qu’il fait de sa vie*, Serge Rezvani raconte une anecdote à propos de son père. Jeune homme, sympathique charlatan aux multiples talents, ce dernier vivait de la crédulité d’un groupe d’admirateurs qui quotidiennement venaient sur le toit de son immeuble pour l’écouter prodiguer des paroles de sagesse.
Dans le récit qu’il fait de sa vie*, Serge Rezvani raconte une anecdote à propos de son père. Jeune homme, sympathique charlatan aux multiples talents, ce dernier vivait de la crédulité d’un groupe d’admirateurs qui quotidiennement venaient sur le toit de son immeuble pour l’écouter prodiguer des paroles de sagesse. Mais il arriva qu’exaspéré par la naïveté de ses admirateurs, et embarrassé par l’ampleur d’un succès qui le dépassait, il décida de mettre fin à sa supercherie, et de pousser à bout ses «disciples», afin que ceux-ci partent d’eux-mêmes. Arrivant un soir en retard sur le toit, et de fort mauvaise humeur, il s’adressa à son auditoire et demanda : «Lequel d’entre vous sait de quoi je vais vous parler ?». Mutisme de l’assistance. «Alors, si vous ne le savez pas, comment le saurais-je à votre place ?». Et de tourner les talons et de les planter là. Le jour suivant, il posa la même question. Les admirateurs, pressentant que quelque chose n’allait pas, s’étaient concertés au préalable, aussi tous répondirent oui. La réponse cingla : «Alors, si vous le savez, vous n’avez pas besoin de moi». Et le faux prophète de repartir. Complètement démunis, les disciples planifièrent de se diviser en deux groupes, et devant la question qui ne manquerait pas de leur être reposée, —même si tout cela les dépassait, cela faisait sans doute partie de l’enseignement du Maître pensaient-ils—, la moitié devrait dire oui, et l’autre non. C’est ce qui se passa, et ils s’entendirent répondre : «Que ceux qui savent expliquent à ceux qui ne savent pas». Puis la famille Rezvani quitta définitivement la ville.
Ce qui est instructif dans cette histoire, c’est le jeu des relations entre le faux maître et ses «disciples», qui m’a d’ailleurs inspiré une méditation à propos du mouvement. Si je transpose dans mon rapport au mouvement cette relation, combien cela m’enseigne! Par exemple, si je prétends savoir d’avance ce que le mouvement va m’apporter, le voila qui me tourne le dos et s’en va ! A l’opposé, si je suis dans une dépendance, c’est-à-dire si j’attends quelque chose du mouvement, le voilà qui m’abandonne encore ! Mais alors, le troisième cas de figure ? Eh bien j’y vois le symbole de nos petites accommodations intérieures, lorsque je balance entre fausse modestie et vraie arrogance, entre vrai sentiment d’incapacité et fausse certitude de soi. Je peux prétendre savoir faire un mouvement alors qu’intérieurement je n’ai aucune confiance en moi. Je peux aussi m’enfermer dans une humilité en faisant preuve d’un esprit d’éternel débutant —très caractéristique des pratiques énergétiques, soit dit en passant— tout en nourrissant en moi la colère de ne pas être libéré de cette dépendance.
Mais si vous le voulez bien, nous pouvons pousser encore plus loin notre réflexion. Pour ma part, je suis convaincu que la seule attitude juste des «disciples» envers la provocation du talentueux charlatan aurait été de se poser, d’observer et conscientiser ce qui se jouait. Cette pure observation aurait révélé la vraie nature de la relation, et, faute de réactivité, le charlatan serait parti de lui-même. Mais cela aurait impliqué une remise en question de chaque auditeur, à commencer par : «Que représente cet homme pour moi, qui me donne autant envie de le suivre ?», «Pourquoi ai-je tant besoin de lui». En d’autres termes : «Qu’est-ce que je fabrique sur ce toit?». Et bien mes amis, avec le mouvement, c’est exactement la même chose. Si j’ai éclairé et conscientisé ma relation au geste, cela devient d’une tout autre nature, ou plutôt, cela révèle la vraie nature de la relation qui me lie à lui. Pour l’avoir vécu, je peux témoigner que si je n’en attends rien d’autre que le plaisir d’être avec, le mouvement cesse d’être une action que j’accomplis, mais plutôt une action qui par moi s’accomplit. Je dirais même qu’il se teinte d’une sorte d’individualité de conscience, à défaut de pouvoir le formuler autrement. Lorsque je vis ces moments, j’ai l’intime conviction que quelque chose qui me dépasse prend plaisir à s’incarner en moi à travers le mouvement. C’est ce que Groddeck disait à propos de ce qu’il appelait le «ça» : «Ce par quoi je crois vivre alors que c’est ce par quoi je suis vécu».
Je peux témoigner que cet oubli de soi n’est ni l’état de transe, ni l’automatisme de simples réflexes acquis par la répétition des gestes. Non, il s’agit d’autre chose, d’un supplément de sens qui me fait pénétrer dans un ressenti de la vie beaucoup plus sacré. Le mouvement s’incarne en moi, et à travers le mouvement, c’est la Vie qui prend plaisir à expérimenter le mouvement.
Pour ma part, pour en arriver là, il a fallu que je me demande profondément ce que je faisais sur le toit, et ce que j’attendais du mouvement. Il a fallu que je me pose des questions, que je farfouille, que je conscientise et transforme pour me réconcilier en moi avec le sentiment du sacré. Ce sentiment, qui n’a rien à voir avec la croyance religieuse, est aujourd’hui mon précieux guide de pratique. Il me pousse et me poussera à aller toujours plus avant dans cette rencontre. Je souhaite à chacun de vivre la profonde félicité que procurent ces moments —encore épisodiques pour moi, mais j’ai le temps—, et recommande chaudement à ceux qui aspirent à sacraliser leur geste de lire ce qui est pour moi un magnifique livre sur l’esprit divin du mouvement : les Dialogues avec l’Ange**.Que le sacré vive à travers nous, c’est là notre raison d’être et de bouger!
* : Serge Rezvani, Le testament amoureux, éd. Actes Sud
** : Les Dialogues avec l’Ange, éd. Aubier