Les Fleurs du Mal

Tous les jours, je me déplaçais en voiture avec mon compagnon pour me rendre sur le lieu de notre travail.
Tous les jours, je me déplaçais en voiture avec mon compagnon pour me rendre sur le lieu de notre travail. Parcourant la même route, la seule chose qui variait était l’heure à laquelle nous partions, soit dix minutes plus tôt, ou un quart d’heure plus tard, parfois même à des moments complètement différents de la journée. Un matin, je ne sais pourquoi, je me suis mise, non pas à regarder, mais à observer défiler le paysage urbain que je connaissais par cœur.
Arrêtés au feu, mes yeux se posèrent sur un magnifique étalage de fleurs, toutes plus belles les unes que les autres, offrant ainsi aux passants leurs cœurs de parfum et leurs couleurs printanières. Devant ce gigantesque étalage, je commençai aussitôt à me dire que cela serait bien de décorer notre maison de fleurs, que je n’avais pas le réflexe d’en acheter, qu’il y avait tant de variétés, que je n’avais que l’embarras du choix et que je ne saurais quoi choisir, et que, et que... Je poursuivais en silence ce défilé de réflexions, quand je fus saisie, stoppée net : le tableau coloré et odorant venait de disparaître brusquement et je me retrouvais à voir un écœurant élevage de fleurs ! J’eus l'impression que nous les maintenions en cage comme nous détenons les animaux d’élevages dans des box, dans des cages si petites qu’ils ne peuvent se retourner… comme toutes ces plantes ficelées, empotées, alignées, sacrifiées à notre bon vouloir humain ! Je fus surprise, c’était comme si elles me transmettaient leur réalité, celle d’être élevées, pour plaire, pour nous plaire, comme si je me retrouvais dans un moment de fusion si intense, jusqu’à ressentir leurs cris silencieux dans ma propre chair, entendre leurs voix sans éclats hurlant leur désespoir d’être là.
La voiture continuant son chemin, je me retournai pour les suivre du regard et là encore, il me sembla les sentir ignorantes, pour certaines, de leur lien avec la terre-mère et, la plupart me donnaient le sentiment d’être toutes issues de manipulations génétiques, d’élevages en batterie sur une terre de coton hydrophile dopée aux engrais, dans le seul but anthropocentrique d’égayer notre environnement.
Les jours qui suivirent, je continuai à porter en moi cette vision. Cette nouvelle conscience cheminait en profondeur jusqu’au moment où, se superposèrent comme sur des calques, des visions d’animaux et de plantes élevés de la même manière. Et si ce besoin irrésistible chez l’homme de chercher à manipuler génétiquement et d’adapter le vivant végétal et animal, de le façonner et de le renforcer n’était peut-être dû qu’à la seule projection de nos propres peurs, de nos propres désirs inconscients à vouloir nous renforcer, nous protéger, pour nous adapter à l’exploitation de l’homme par l’homme. Peut-être verrons-nous très bientôt se superposer un troisième calque, celui des humains, car aujourd’hui nous nous apprêtons à produire, à élever des clones humains afin d’y prélever des organes, d’en extraire des cellules vivantes, comme l’on extrait d’une plante ou d’un animal les substances actives pour fabriquer les médicaments dont nous avons besoin.
Nous détruisons sans cesse la nature, nous arrachons ici pour replanter là, nous manipulons impunément toutes les essences de la vie, pour en faire toujours quelque chose de soi-disant plus beau, de plus grand, ou de plus fort, de plus résistant. Mais résistant à qui et à quoi ? Ne serait-ce pas les traces du fantôme errant de la race parfaite dont nous portons toujours en nous le fantasme de l’enfantement ? Changeant de visage, d’aspect. Hier, sous la forme du nazisme et son idée de race parfaite. Aujourd’hui, sous l’aspect séduisant et déculpabilisant d’un corps médical scientifique qui nous déresponsabilise en nous offrant une humanité parfaite dénuée de tare génétique. A quoi pourront bien nous servir ces corps si bio-mécaniquement parfaits, et si scientifiquement parfaitement vidés d’âme ?