De la droiture à la bravoure

Si l’ennui naît de l’uniformité, soyons désormais persuadés que nous trouverons toujours plus de plaisir à pratiquer, à enseigner et à transmettre ce qui nous passionne. L’étonnante richesse et la diversité fabuleuse des multiples styles, pratiques, méthodes, tendances, écoles, versions ouvrent, en effet, de multiples possibilités à celles et à ceux qui demeurent persuadés que la différence enrichit plutôt qu’elle ne sépare.
Il est désormais bien loin le temps où certains pensaient pouvoir affirmer égoïstement : "Il faut avoir la chance d’être un homme, d’être né en Chine, d’avoir entendu parler du Tao (ou du Bouddha !), d’habiter auprès d’un maître et de suivre son enseignement pour pouvoir suivre la Voie !". Désormais, grâce à cette diversité, le Tao est partout, à la portée de toutes et tous, et chacun d’entre nous est libre de choisir la Voie qui lui permettra de le découvrir à son propre rythme et suivant ses aspirations. Et éventuellement de changer de Voie en cours de route si celle originalement empruntée ne correspond plus à la démarche initiale ou à l’évolution du cheminement personnel. Il est désormais possible de forger peu à peu sa pratique, de se confronter aux méthodes, aux idées, aux enseignements et d’opérer, ce faisant, un voyage extraordinaire en enrichissant à l’instar de ceux qu’effectuent les compagnons ou les pèlerins. Ce faisant, loin de s’éloigner de la tradition authentique, on s’en rapproche pas à pas. Les multiples anecdotes qui émaillent les biographies des maîtres les plus authentiques attestent que ceux-ci, loin de se contenter de la facilité qui aurait consisté à demeurer sagement au sein d’un clan ou d’une école unique détenant la seule vérité, ne cessaient de voyager, de se rencontrer et d’échanger puis encourageaient leurs élèves à faire de même. Il en a toujours été ainsi en Chine et il aurait été dommage qu’il en soit autrement en Occident. C’est justement cette richesse et cette vitalité dans le mouvement qui permet d’éviter l’uniformité, donc, dans une certaine mesure, l’uniforme unique qui rendrait, enfin, les choses si faciles mais si ternes. Lorsque l’on se rend en Chine et que l’on observe les pratiquants dans leur milieu naturel la première chose remarquable est qu’ils ne sont que très rarement déguisés en Chinois. La seconde est qu’il existe presque autant de pratiques que de Chinois. La troisième est qu’ils pratiquent sans que nul ne se sente obligé de venir leur faire une remarque sur la façon dont ils sont habillés et sur la manière dont ils pratiquent. Cela se fait donc très naturellement sans qu’il soit question d’afficher un règlement définissant qui enseigne et qui pratique. L’enseignant se reconnaît sans qu’il ait besoin d’avoir recours à un artifice ou une autorisation. Le pratiquant pratique et l’enseignant enseigne tout en continuant de pratiquer et cela permet simplement de justifier la pratique et l’enseignement. Cet uniforme unique, de plus, sied trop bien à Mars, divinité romaine, donc occidentale, de la guerre qui se complaît dans la violence et la destruction. L’épithète "Martial"
fleurant justement bon l’uniforme militaire et la mise au pas cadencé.
Il serait dommage que l’"Art Martial" finisse par être à l’Art ce que la musique militaire est à la musique et la justice militaire, avec ses cours
martiales, à la Justice. Il est toujours important de rappeler qu’en Chine (…donc au Vietnam, en Corée) comme au Japon, le caractère improprement traduit par "martial", Wu ou Bu, que l’on retrouve dans Wushu, Bujutsu, Budo, représente "ce qui est capable de faire cesser l’utilisation des armes" et par extension la violence. Il est par ailleurs expliqué que le "brave" (Wu) est celui qui est capable de s’opposer à la violence sans faire utilisation de celle-ci ". Ce caractère particulier contient également la notion essentielle de "rectitude" (Zheng ou Tcheng), Gishi en Japonais, qui désigne l’attitude particulière, morale et physique, liée à la bravoure chevaleresque. Est brave, comme un chevalier, celui qui cultive et conserve cette rectitude, ce qui lui permet d’éviter l’usage de la violence. Comme l’explique Wang Yang Ming (1472 1529) : Il n’existe qu’une seule rectitude mais dix mille façons de la perdre. Le langage populaire occidental ne s’y trompe pas, lorsque l’on perd cet axe, donc cette rectitude, on se retrouve alors déboussolé, déséquilibré, désaxé sinon pervers (de perversus à coté de la règle). Suivant Confucius "Gouverner c’est être dans la rectitude" et cela commence par "rendre aux mots leur rectitude". Celui qui gouverne est celui qui tient le gouvernail, or, celui-ci est la pièce essentielle qui permet au bateau de conserver son cap, donc sa rectitude et ceci quelles que soient les circonstances extérieures. Mais cette rectitude n’exclut pas la souplesse ni l’esquive, au contraire, la notion d’axe étant essentielle dans le système du pivot central. Dans cette hypothèse d’utilisation d’une esquive autour d’un pivot, le simple fait de tendre la joue gauche lorsque l’on frappe la joue droite peut être compris d’une tout autre manière puisque le texte ne précise pas qu’il faille nécessairement prendre la gifle. Riposter à cette gifle par une avalanche de plaies et bosses n’est pas nécessairement la meilleure solution. Si la violence réponds à la violence quelle sera la réponse à cette dernière ? Ceci avait déjà été compris il y a quelques millénaires. Confucius ajoute, enfin, qu’il est difficile de gouverner les autres tant que l’on ne se gouverne pas soi-même. En d’autres mots il est difficile d’être aimé lorsque l’on n’est pas aimable ou respecté lorsque l’on ne se conduit pas de manière respectable. Dans une certaine mesure trouver sa Voie c’est découvrir cette rectitude au travers de multiples enseignements qui ont pour but de simplement redécouvrir comment " être humain ". Le Brave est donc simplement un être humain qui a trouvé sa voie et qui entretient sa rectitude tout en conservant assez de souplesse pour ne pas devenir cassant. C’est principalement ce que nous enseignent ces pratiques chinoises qui font désormais partie du patrimoine de l’humanité.