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Une étude française menée dans un service de cancérologie

Médecines complémentaires

La médecine, dite complémentaire, est de plus en plus utilisée dans le monde, et notamment par des personnes atteintes d’un cancer. Akli Hammadi nous rapporte ici l’analyse et la synthèse d’une étude menée pour la première fois en France dans un service de cancérologie.

D’après l’article : « Utilisation de médecine complémentaire chez les patients atteints de cancer dans un service de cancérologie en France ». Article publié dans le Bulletin du Cancer, vol. 94, n° 11 : 1017-25, novembre 2007.

Contexte et étude bibliographique
L’étude bibliographique réalisée par les auteurs indique que la médecine complémentaire est de plus en plus utilisée dans le monde par les patients atteints le plus souvent de maladie chronique, notamment de cancer. Par ailleurs, le sujet semble intéresser de plus en plus le corps médical. Cette dernière décennie a vu ainsi une nette augmentation du nombre d’études (essentiellement anglo-saxonnes) sur la médecine complémentaire. Les auteurs relèvent qu’une prise de conscience du corps médical s’est faite même si de nombreux points sont encore à explorer dans ce domaine qui souffre d’idées préconçues de la part des soignants.
Les études citées ont le plus souvent tenté de dresser le profil type de l’utilisateur de médecine complémentaire (sexe, âge, niveau d’étude…). Par contre, il existe peu d’études sur l’analyse des raisons pour lesquelles les patients utilisent la médecine complémentaire.
Les auteurs, praticiens du Centre Hospitalier de Senlis et de l’hôpital Saint-Antoine à Paris, ont réalisé une étude descriptive dans un service de cancérologie français afin d’évaluer et d’estimer la fréquence et les motivations de l’utilisation de médecine complémentaire chez les patients atteints de cancer.

Méthodes de l’étude
L’étude a été réalisée dans le service d’oncologie à l’hôpital Saint-Antoine de Paris sur une population de patients présentant un diagnostic passé ou actuel de cancer. Les auteurs ont mis en place un questionnaire anonyme qui a été remis à 207 patients. Le questionnaire comportait 28 questions. La première partie regroupait des questions qui identifiaient le patient (sexe, âge, catégorie professionnelle, type de cancer…). La seconde partie permettait d’identifier les utilisateurs de médecine complémentaire, les raisons, le type ou les types de médecine complémentaire utilisés et leur fréquence, les sources d’information ainsi que les échanges médecin-patient sur ce sujet.
Les différentes médecines complémentaires utilisées par les patients ont été réparties en deux groupes : d’une part, les substances (homéopathie, plantes, vitamines…), d’autre part les techniques (acupuncture, massage, ostéopathie, yoga/tai chi…).
Le protocole d’analyse, mis en place par les auteurs, a permis d’exploiter 195 questionnaires sur les 207 remis aux patients.
Les auteurs ont proposé aux patients une définition de la médecine complémentaire afin de faire ainsi le distinguo entre cette médecine, utilisée en complément de la médecine conventionnelle, et la médecine alternative, utilisée à la place de la médecine conventionnelle. Il s’avère que les patients ne comprenaient pas le terme « médecine complémentaire », préférant la terminologie « médecine alternative » tout au long du questionnaire.

Les résultats
Pour une moyenne d’âge de 60,4 ans, la proportion de femme (60 %) était supérieure à celle des hommes (40 %). Par ailleurs, les cancers prédominants étaient le cancer du côlon (37 %) et le cancer du sein (25 %), puis suivaient les autres cancers : cancer du pancréas (8 %), ovaire (8 %), rectum (4 %), estomac (3 %)… Un traitement était toujours en cours lors de l’étude pour 60 % des patients (116 personnes/193) et terminé pour 40 % (77 patients).
L’analyse des questionnaires indique que 34 % des patients (67 personnes/195) ont été identifiés comme utilisateurs de médecine complémentaire. Parmi ces utilisateurs, 50 patients utilisaient des substances (homéopathie, plantes…), 39 patients des techniques (acupuncture, massage, ostéopathie, yoga/tai chi…) et 22 patients avaient recours aux deux. Dans le domaine des substances, les approches les plus fréquemment utilisées étaient l’homéopathie (42 %, 28 personnes/67) et les plantes (27 %, 18 personnes/67). Dans le domaine des techniques, l’acupuncture restait la plus utilisée (22 %, 15 patients/67), suivie des huiles essentielles/massage (15 %, 10 patients/67), de l’ostéopathie (13 %, 9 patients/67) et du yoga/tai chi avec 8 patients (12 %).
Les auteurs remarquent qu’un patient pouvait utiliser plusieurs médecines complémentaires (substances et/ou techniques) et cela jusqu’à 13 thérapies complémentaires (avec une moyenne de 2,4 par patient).
Concernant la source d’information des patients sur les médecines complémentaires, les questionnaires indiquent que la principale source reste l’entourage (77 %), suivie par les autres patients, la presse, le médecin…
A la question « pourquoi utilisez-vous la médecine alternative dans le traitement de votre cancer ? », posée par les auteurs aux patients, les deux raisons principales étaient : pour atténuer les effets secondaires du traitement conventionnel (66 %, 39 patients) et pour stimuler le système immunitaire (61 %, 36 patients).
Les auteurs ont relevé grâce au questionnaire que 33 des 64 utilisateurs de médecine complémentaire pensaient que cette dernière ne donnait pas d’effets secondaires. Alors que 91 patients sur les 116 non-utilisateurs de médecine complémentaire estimaient ne pas savoir si celle-ci avait des effets secondaires. L’étude fait également ressortir que 9 patients sur 56 pensaient que la médecine complémentaire était plus efficace que la médecine conventionnelle.
Concernant les relations patient-médecin, les auteurs indiquent qu’un grand nombre d’utilisateurs (92 %) n’étaient pas du tout informés de la médecine complémentaire par leur médecin. Un seul patient sur 59 était bien informé.

Discussion
L’étude indique que 34 % des patients utilisent la médecine complémentaire, un résultat corroboré par d’autres études. Les auteurs discutent ensuite sur ce chiffre qui est étroitement lié à trois critères : la définition des médecines complémentaires et alternatives, le mode de classification de ces deux types de médecine et la nature de la population étudiée.
Les résultats du questionnaire indiquent que la moyenne d’âge est plus faible chez les utilisateurs de médecine complémentaire que chez les non-utilisateurs, un résultat à nouveau en parfaite concordance avec de précédentes études. Par ailleurs, les patients avaient plus recours aux substances qu’aux techniques.
Afin d’expliquer les types de médecine complémentaire qui sont le plus souvent cités dans le questionnaire par les patients (l’homéopathie, les plantes pour les substances et l’acupuncture, le massage pour les techniques), les auteurs estiment que ces types de médecine complémentaire sont ceux qui sont le plus accessibles pour les patients en France, car pratiqués par un grand nombre de praticiens, médecins ou non.
Les auteurs s’intéressent ensuite aux perceptions des différentes médecines par les patients-utilisateurs. Ils soulignent que les patients pensent que la combinaison d’un traitement conventionnel avec une médecine complémentaire est supérieure à l’utilisation exclusive d’un seul type de traitement. Pour ces patients, la médecine complémentaire ne permet pas de guérir leur maladie mais peut les aider à supporter le traitement conventionnel en atténuant les effets secondaires du traitement conventionnel.
Pour les auteurs, l’hypothèse qui consiste à indiquer que le choix à un recours à la médecine complémentaire est en lien avec une moindre confiance en la médecine conventionnelle n’est pas recevable. Les auteurs relèvent, par ailleurs, des données contradictoires. Les patients se disent globalement peu informés sur les types de médecine complémentaire, alors qu’une moitié d’entre eux indique que ces derniers ne comportent pas d’effets secondaires et ne peuvent pas avoir d’interactions avec le traitement conventionnel. Afin d’expliquer cette contradiction, les auteurs font l’hypothèse que le recours par le patient à la médecine complémentaire repose davantage sur des critères psychologiques. Le patient aurait ainsi « un moyen d’intervenir dans le traitement de la maladie face à un praticien imposant des protocoles souvent difficiles. En utilisant une médecine complémentaire, le patient pourrait revendiquer une autonomie perdue ». La médecine complémentaire pourrait, par ailleurs, selon les auteurs, atténuer l’angoisse introduit par le discours du cancérologue qui place le patient face à la réalité de la mort. Et pour conclure sur la perception des différentes médecines par les utilisateurs, les auteurs indiquent que « la médecine complémentaire ne traite donc peut-être pas la maladie mais répond aux souffrances engendrées par celle-ci, il s’agit là du principe même de « l’effet placebo ».
Même si les auteurs insistent sur le fait que les études de bonne qualité analysant les bénéfices et/ou les toxicités de la médecine complémentaire sont encore peu nombreuses, ils soulignent que cette médecine a parfois montré une efficacité. C’est le cas de l’acupuncture sur les nausées aiguës induites par la chimiothérapie et de l’auriculothérapie sur les douleurs chroniques. Trois articles sont cités dans la partie bibliographique.
Dans le cadre de la relation médecin-patient, au-delà des résultats de cette étude sur ce point, les auteurs insistent sur la nécessité d’un échange entre le cancérologue et son patient car certains traitements proposés par la médecine complémentaire ne sont pas dénués d’effets secondaires et peuvent entraîner des interactions avec le traitement conventionnel.

Critique de la méthode et conclusion des auteurs
Partant du constat qu’un patient sur trois atteints de cancer utilise la médecine complémentaire durant et après le traitement de sa maladie, les auteurs indiquent que cette médecine doit bénéficier au même titre que la médecine conventionnelle de recherches scientifiques évaluant les bénéfices, toxicités et interactions avec un traitement conventionnel. Cette étude est, certainement selon les auteurs, la première réalisée sur l’utilisation de la médecine complémentaire auprès d’une population française atteinte de cancer. Toutefois, les auteurs soulignent qu’il existe un biais de sélection. En effet, les patients concernés relevaient du service d’un seul hôpital plus spécialisé dans le traitement des cancers du côlon et du sein. Les cancers bronchiques et urinaires sont très peu représentés. Selon les auteurs, toute généralisation des résultats de cette étude à la population de patients atteints de cancer n’est donc pas possible. Les auteurs indiquent, par ailleurs, que les patients présentant un trop mauvais état général étaient écartés de cette étude. Or, les études antérieures ont montré une utilisation plus importante de cette médecine complémentaire par ces patients. Les auteurs font donc l’hypothèse que le pourcentage de patients-utilisateurs de médecine complémentaire indiqué dans la présente étude est sous-estimé.

Commentaires sur l’article et l’étude
Comme l’indiquent les auteurs, il s’agit sans aucun doute de la première enquête réalisée en France sur l’utilisation de la médecine complémentaire dans le domaine médical. Elle a pour objectif d’étudier la fréquence et surtout les raisons de l’utilisation de la médecine complémentaire, plus précisément dans un service de cancérologie à Paris. Elle n’évalue en aucun cas les bénéfices de cette médecine.
Cette étude de bonne qualité méthodologique met en évidence que l’attrait pour les médecines complémentaires en cancérologie est une réalité que le corps médical ne peut ni ignorer, ni réfuter. Elle révèle l’importante utilisation par les patients de la médecine complémentaire en cancérologie. L’homéopathie, les plantes et l’acupuncture restent les plus utilisés. De cette enquête, aucun profil type de l’utilisateur de médecine complémentaire n’émerge, indiquant ainsi que l’attrait pour la médecine complémentaire touche toutes les catégories sociales.
Par ailleurs, il s’avère que les raisons de cet attrait sont très complexes. Elles sont certainement autant liées au milieu culturel de l’utilisateur qu’à la souffrance engendrée par la maladie. Comme l’indiquent les auteurs, les critères psychologiques doivent également jouer un rôle. Les auteurs discutent ensuite dans le détail les raisons de cet attrait des patients atteints de cancer pour la médecine complémentaire qui, selon eux, repose essentiellement sur des « critères psychologiques ». Le patient utilisateur de médecine complémentaire aurait ainsi, toujours selon les auteurs, un moyen d’apaiser l’angoisse générée par une réalité toujours difficile à accepter : « la médecine complémentaire ne traite donc peut-être pas la maladie mais répond aux souffrances engendrées par celle-ci, il s’agit là du principe même de l’effet placebo ».
Si cette hypothèse, des auteurs, est tout à fait recevable, elle doit cependant être complétée par les bénéfices réels que peut apporter cette médecine complémentaire, un sujet non abordé dans l’étude mais capital.
Notre hypothèse est la suivante. Face à une maladie grave et complexe, les patients n’hésitent plus à faire appel à la médecine complémentaire sans pour autant exclure les traitements conventionnels. Ils sont conscients que la médecine complémentaire ne peut guérir un cancer. Bien au contraire, ils comptent sur la synergie des deux approches et mettent ainsi toutes les chances de leur côté. Les auteurs oublient que les effets secondaires des traitements conventionnels comme les nausées, les vomissements, la fatigue, la douleur, les réactions dépressives ne sont pas toujours suffisamment pris en compte par les médecins. La médecine complémentaire est ainsi, pour le patient, un formidable moyen de supporter sur le long terme un protocole thérapeutique qui le plus souvent est malheureusement difficile à supporter. Il est vrai qu’il existe très peu d’études spécifiques sur les bénéfices de la médecine complémentaire, ce qui expliquerait peut-être pourquoi une grande partie des patients ignore le mode d’action des médecines complémentaires et se disent peu informés. Mais, il est à noter qu’il existe malgré tout quelques études scientifiques, également de bonne qualité méthodologique, attestant des bénéfices que peuvent apporter par exemple l’acupuncture ou l’auriculothérapie (exemples cités par les auteurs dans l’étude). Dans ces études, peut-on parler d’effet placebo ?
Le débat reste ouvert sur ce point et notre conclusion rejoint totalement celle des auteurs. Des études supplémentaires sont nécessaires pour étudier les bénéfices et les risques potentiels de la médecine complémentaire. Notons que ce type d’études pourrait permettre d’informer aussi bien les patients que le corps médical et favoriser ainsi les échanges patient-médecin sur ce sujet. Une démarche capitale pour éviter une dérive vers des traitements alternatifs inéprouvés et/ou l’automédication.
A notre avis, une recherche sur l’efficacité de la médecine complémentaire doit reposer sur des critères de qualité (études randomisées, un nombre de patients suffisants…). Et ne pas se limiter à un service et à une seule pathologie, il faut généraliser et étendre au maximum le champ de l’étude. Elle doit porter également sur la spécificité des différentes techniques ou disciplines proposées par la médecine complémentaire et elles sont nombreuses.
Nous sommes persuadés que cette excellente étude réalisée sur l’utilisation de la médecine complémentaire chez les patients atteints de cancer dans un service de cancérologie français servira à orienter les projets existants comme à concevoir des projets d’étude futurs.

Infos

Nb de pages : 3
Parution : 29 avr 2008

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Auteur(s) :
Akli Hammadi

Mots-clefs
Santé & Bien-être , Science

Difficulté de lecture
Facile

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