Gtao : Victor, quel lien fais-tu entre le tao et le surf ?
Victor Muh : J’ai écrit le scénario de mon film(1) en pensant que les surfers pratiquaient la philosophie taoïste, sans forcément le savoir. Comme si le surf, l’océan et les vagues étaient une école ou un monastère qui agissait sur leur façon de vivre et leurs relations.
G.Tao : Qu’est-ce qui caractérise le surf ?
Victor Muh : Avec le surf, on peut aller dans l’océan, même si les conditions ne sont pas idéales. Quand l’océan est calme, il est comme un instructeur qui nous enseignerait le Tao, et qui parle très doucement, et il faut être très attentif pour l’écouter. Mais dès que la vague est plus grande,
il parle plus fort pour que l’on soit plus vigilant à ce qui se passe. Si l’océan est dangereux,
l’instructeur parle trop fort et on ne peut pas l’entendre, comme beaucoup de surfers d’aujourd’hui qui affrontent des vagues gigantesques. Ce faisant, ils ne sont plus dans l’esprit du Tao parce qu’ils dépassent leurs propres limites et qu’ils ont besoin de machines, de beaucoup de préparation, et d’une certaine logistique pour surfer.
G.Tao : C’est de l’ordre de la performance.
Victor Muh : Oui. Les Taoïstes disent de l’eau qu’elle est «modeste», mais ceux qui suivent le «Tour Surf»(2) le font pour être reconnus et gonfler leur ego. Leur pratique devient performance, une guerre contre eux-mêmes, et d’une certaine façon contre la nature. Il n’y a plus d’équilibre. Le surf est pourtant accessible avec très peu d’équipements. C’est vraiment l’homme qui est en interaction avec la nature, qui joue avec l’océan.
G.Tao : Tu es pratiquant de Futgar Quen, un style contemporain de wushu. Peut-on rapprocher le surf des arts martiaux ?
Victor Muh : J’ai déjà ressenti en surfant cet instant où on ne réfléchit plus, où tout devient automatique. Il y a seulement un sentiment d’accélération et de joie, sans ego. On laisse tout pour suivre le chemin qui est devant nous. Comme dans les arts martiaux. On pratique un mouvement, encore, et encore, et encore… jusqu’au moment où on ne réfléchit plus. Mais un surfer doit fournir beaucoup d’efforts pour arriver au point de ne plus rien faire. Ou plutôt, il fait les choses, mais il ne s’en rend pas compte.
G.Tao : Quand tu parles de la «joie» de surfer, est-ce une sorte d’ «ivresse» ?
Victor Muh : Les surfers qui participent au «Tour Surf» recherchent en effet l’ivresse. Un hélicoptère les amène au «spot»(3) et les tracte dans une vague gigantesque. Mais pour avoir le vrai «feeling», connaître «l’état du Tao», il y a beaucoup de travail. Il faut pouvoir apprécier l’instant, être conscient de ce que l’on fait. Et même si on entre dans une transe, il y a des règles à connaître. Comme pour réaliser un «tao lu»(4) dans les arts martiaux. Il y a toujours un chemin, et sans ce chemin, on ne peut pas avancer. C’est comme être perdu. On ne sait pas si on est perdu, puisqu’on ne sait même pas où l’on est. Mais si on a une référence, on peut savoir si l’on est perdu ou sur le bon chemin. Et le surf est un point de référence pour le surfer. On est obligé de pratiquer certains gestes, parce qu’on n’a pas le choix. Il faut savoir nager, savoir comment fonctionne... [
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